Mon Dossier De Presse - Martine PAGÈS

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Crédit Photo : DR
 
Martine Pagès est la gagnante du concours de nouvelles organisée par Patrick Poivre d'Arvor.
Pour vous, fidèles internautes, le texte "Feu Vert" dans son intégralité. Chapitre 3

Stéphanie ODEON - le 19/06/2007 - 18h15

 

Feu Vert

Chapitre 3

Et la presse te descend en flèche, t'accusant, sans savoir, d'avoir bu et conduit, et la réclame disait bien, qu'entre les deux il fallait choisir. On te reproche ton insouciance, ta bonhommie, et c'est toujours comme çà dans le milieu du showbiz. On rajoute que les musiciens ont, en particulier, le don inné de ramener toujours la couverture à eux quand il s'agit de faire la une avec des frasques, dans les journaux que la frasque nourrit.

Ce soir, tu joues à guichet fermé. Tellement fermé qu'on n'a pas besoin d'ouvreuse. Personne pour évoquer tes talents, c'est comme si tu n'étais plus célèbre pour tes harmonies, on titre Christophe a joué avec la vie. Plus personne pour t'admirer, à part l'interne de garde qui te fait des louanges, comme il est le seul à connaître ton taux d'alcoolémie proche du chiffre zéro, il admire ton courage, calcule de tête ton niveau de moral, dont il notera sur ta fiche qu'il est identique à la trace de Vodka qu'on n'a jamais trouvée dans le peu de sang que tu as su garder, bien organisé, après l'accident. Il te parle sûrement de ta carrière, çà te redonne du rose aux joues, les médecins connaissent bien les cures pour redonner de l'éclat au teint. Il ne saura jamais que la couleur de tes pommettes était surtout le fait de ton excitation, comme il n'a pas vu tes doigts, cachés sous les draps qui frappaient le do et le ré sur ta cuisse, imaginant la mienne, qui en a connu des symphonies et peut se targuer d'avoir servi d'instrument de musique à un concerto pour piano en si bémol mineur.

Nous sommes séparés, mon amour, par quelques kilomètres, mais c'est un détail géographique, çà. Rien que par la pensée, je pourrais soulever ta mèche, celle qui tombe toujours sur tes yeux et qui te donne un genre, soi-disant, et une conjonctivite récurrente, à laquelle tu attribues des causes qui donneraient du sourire à un ophtalmo. Je pourrais orienter le parcours d'un frisson dans ton ventre, celui qui t'animait quand tu respirais mes cheveux, que tu les peignais pour leur donner du soyeux, que tu frôlais ma main dans les restaurants chics, tu caressais l'espoir, et tu le croyais mince, d'une réponse positive à la question du mariage. Alors on s'était promis fidélité à vie, on avait opiné tous les deux au sujet du soutien et du partage, et j'avais senti à l'humidité de ta paume un souci d'équité. Sois tranquille, j'ai juré, je ne dérogerai jamais, calme tes extrasystoles, dis-leur de freiner le pas. Et si l'on avait le pouvoir de séparer en deux parts égales les songes noirs qui blanchissent tes nuits, les douleurs qui te lancent, les propos des journalistes qui te tancent, les sutures qui décorent ton torse et qui sont autant de médailles de Chevalier du mérite, les muscles de tes jambes découpés par la tôle sans aucun goût esthétique, je prendrais ma part, la moitié, les trois quarts, la totalité pour prendre ta place sur ce fauteuil à roulettes dont je commence déjà à comparer les prix. Mais tu ferais les yeux noirs, comme tu savais faire quand des fois je rentrais tard du cinéma, que tu me questionnais sur l'intrigue, comme çà, pour voir, et c'est rien le récit du film à côté de celui que tu te faisais, me croyant en proie à un dangereux satyre, ou dans les bras d'un beau gosse, charmeur et tendre, l'image serait moins violente que celle d'un tueur en série. Mais le danger serait le même, finalement, tu n'as jamais été très doué pour la mise en scène, tu as bien fait de ne pas te lancer dans le septième art, il n'y aurait que des méchants dans le scénario.

En fait, tu aurais raison, j'entends souvent mon père parler de sa tendre moitié, je vais m'occuper de la répartition des maux, oublions les trois quarts et la totalité, tu sais bien que je n'ai jamais su compter. Il n'y a qu'une simple opération à effectuer, on coupe en deux, c'est tout, faut pas sortir de l'X, on prendra les mesures demain, tu m'aideras tout de même à faire mes divisions.

Je m'endors dans ce lit dont les dimensions me font croire que j'ai maigri tant il a l'air immense sans toi et ta carrure imposante, celle qui t'a valu, des fois, des coups de genoux dans le tibia quand tu investissais l'espace qui m'était imparti en temps que moitié. Avant de prendre le risque de me retrouver par terre, je frappais d'un coup sec, ma rotule contre ta jambe, ce qui présentait l'avantage supplémentaire de mettre un terme provisoire à tes ronflements. Aujourd'hui, je regrette le combat que je te livrais lâchement, et mon attitude au matin, mon air détaché quand tu t'étonnais de t'être fait un bleu en dormant. Et s'il était probable que tous les livres de genre fantastique donnent un jour raison à leurs auteurs, comme Jules Verne avait déjà donné le ton avec ses romans visionnaires, je paierais cher pour que " La machine à explorer le temps " voit le jour et soit contemporaine de véhicules indestructibles, équipés d'ailes qui se déploieraient au moindre choc. Et je ferais marche arrière, me blottirais dans tes bras la nuit, te masserais les jambes des heures durant, avant de m'endormir sur le tapis, au son de tes chansons, bénissant Hubert George Wells pour sa magnifique invention. Oh, pardon, j'avais oublié, on fait cinquante cinquante dans un couple marié. Alors, d'accord, j'aurais juste râlé un peu, du peu de cas que tu fais de moi quand tu sembles préférer la douceur de Morphée à la mienne, j'aurais fait basculer ton corps sur le côté et sifflé tendrement à ton oreille en demandant le silence.

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